Incroyables Comestibles, les jardiniers solidaires

Rennes, Marseille, Epinal, Paris… plus de 80 villes de France ont depuis quelques années vu apparaître des communautés de jardiniers d’un nouveau genre : les Incroyables Comestibles. L’idée de ce mouvement est simple : faire pousser des fruits et légumes en ville pour les distribuer gratuitement à qui veut.

L’agriculture urbaine peut prendre de nombreuses formes et celle pratiquée par les Incroyables Comestibles n’est pas des moins insolites. Considérant l’espace public comme terrain fertile potentiel, les participants à ce mouvement plantent des fruits, des légumes et des herbes aromatiques partout où cela semble possible (dans le respect des lieux) afin de mettre gratuitement et à disposition de tous leur production. Utopiste pensez-vous ? Pas vraiment. Depuis 2008, le principe fonctionne si bien qu’il a conquis des habitants aux quatre coins du monde et se retrouve aujourd’hui dans près de 500 villes tout autour du globe, en Australie, en Corée du Sud ou encore au Ghana.

Mais en France aussi, les signes se multiplient en ce sens. Ainsi, en 2011, des jardiniers urbains ont mis à disposition de la population parisienne leur production dans une immense corbeille installée au beau milieu du carrefour Cambronne et cette année encore, l’association La Plante Qui Tue est partie planter à Ivry.

Mais les micro-exploitations urbaines n’ont pas pour autant toujours bonne presse, notamment auprès des collectivités locales. Pour sécuriser leurs investissements, ces dernières préfèrent généralement associer les jardins partagés à un mode de gestion centralisé ou encore conserver un œil sur le circuit de commercialisation du produit.

“On ne se voit pas comme des concurrents pour la collectivité mais plutôt comme des complices nous la soutenant dans son projet urbain et écologique”, expliquent Yohann Duplan et Hugues Drouin de l’association Le Potager Paysan qui a planté en parallèle du “potager des Batignolles” une micro-exploitation à Nogent-sur-Marne (Val de Marne) .

Même son de cloche pour l’association Dijon Vert qui sous un statut associatif défend le projet d’agriculture urbaine et périurbaine sur la métropole dijonnaise. “Nous avons eu des propositions de coopératives, mais cela ne nous semble pas possible car nous gérons chaque jardin comme une petite entreprise individuelle avec chacun son fruit à vendre au marché, déclare Philippe Sutra , animateur de l’association.”

Dans le cas de ces deux projets (conçus et animés par une seule structure), les coopérateurs sont des particuliers qui plantent un légume sur “un bout de terrain partagé”

Le concept des Incroyables Comestibles (ou « Incredible Edible ») est né en 2008 au Royaume-Uni, à Todmorden. Alors que cette petite ville du Yorkshire est durement touchée par la crise, Pam Warhurst et son amie Mary Clear s’interrogent sur la capacité du gouvernement à nourrir la population en cas de pic pétrolier (rappelons que l’Angleterre se nourrit majoritairement grâce à l’importation). Afin de s’affranchir de cette dépendance, elles décident de créer des potagers au cœur même de la ville, où elles pourront planter de quoi alimenter les habitants des environs. Elles investissent ainsi toutes sortes de lieux : caserne de pompiers, écoles, commissariat… Elles jardinent et apprennent à chacun à faire de même, ralliant de plus en plus de monde à leur initiative. Parallèlement, les deux femmes mènent des campagnes d’information sur la nécessité de consommer des produits locaux, et explique aux habitants les enjeux économiques des achats quotidiens.

Le bienfondé de cette action est telle qu’elle fait rapidement beaucoup de bruit outre Manche et moins d’un an après la formation du mouvement, le Prince Charles lui-même rend visite à ses cofondatrices ! Un succès qui perdure, entériné par ailleurs en 2010, alors que le nuage de cendres provoqué par l’irruption du volcan islandais Eyjafjöll paralyse les importations et que le fait de pouvoir soi-même faire pousser ses fruits et légumes devient une vraie solution face aux stocks amaigris des rayons de supermarchés.

Aujourd’hui, la ville de Todmorden a complètement changé et ne cesse d’innover en matière d’agriculture locale, en créant notamment un centre d’entraînement à l’agriculture urbaine ou en fondant une entreprise sociale centrée sur la permaculture et l’aquaponie. Le mouvement quant à lui s’est exporté et la communauté des Incroyables Comestibles ne cesse de grandir. Partout dans le monde, des groupes de jardiniers bénévoles se forment, cultivant et partageant gratuitement les fruits de leurs récoltes. Les bienfaits de l’initiative sont systématiques et même si l’autosuffisance alimentaire (initialement visée) est rarement atteinte, il est indéniable qu’elle crée du lien social et pousse les participants – cultivateurs et consommateurs – à prendre conscience de l’importance et de la possibilité de consommer local.

A l’heure où l’on parle de réappropriation de l’espace public par les habitants des villes, les Incroyables Comestibles proposent une alternative intéressante, civique et solidaire, qui parvient même à entrer en accord avec les politiques de végétalisation participative pratiquées à Lyon, Marseille ou encore Paris. Ainsi peut-être verrons-nous bientôt des poireaux ou des épinards pousser à la place des campanules et des tulipes plantées dans les bacs à fleurs municipaux. Le mouvement étant ouvert à tous, il suffit de se lancer !

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